Les figures du lecteur

Le lecteur créateur

Le lecteur créateur pratique la lecture littéraire sur le mode de l’invention. La lecture des textes littéraires lui sert de point d’ancrage à un réinvestissement dans une création et non un commentaire (Charles, 1985 ; Langlade et Fourtanier, 2007). Il lit les textes dans l’intention de s’approprier des composantes inhérentes à leur forme, à leur posture d’énonciation ou à leurs thématiques pour se prêter ensuite au jeu de l’écriture et rédiger un texte de son cru (pastiche, exercice de style, lettre à un personnage, fable à la manière de La Fontaine, etc.) (Godin, 2010).

Le lecteur dialogique

Le lecteur dialogique pratique la lecture littéraire sur le mode du dialogue. Il construit sa relation au monde du texte en partageant sa lecture singulière avec ses pairs et en se mettant à l’écoute de leurs lectures (Goulet, 2011). Par le dialogue, il participe à l’interprétation des textes (Lebrun, 1996), prend conscience de son implication subjective, reconnaît la pluralité des sens possibles et adopte une distance critique (Legros, 1996). Tout cela se joue à travers des modes d’échanges diversifiés, oraux et écrits, tels les blogues, les procès fictifs, les confrontations de textes.

Le lecteur éthique

Le lecteur éthique pratique la lecture littéraire sur le mode axiologique, mettant en jeu son propre système de valeurs dans l’interprétation des textes. D’une part, il porte des jugements moraux sur les personnages, leurs actions et les normes sociales du récit (Langlade et Fourtanier, 2007). D’autre part, il se construit comme sujet à partir des valeurs et modes de conduite qu’il repère dans les œuvres et auxquels il se confronte (Baudelot et al., 1999). Il exprime ses jugements par la rédaction d’un journal de lecture, de maximes ou à travers sa participation à un procès fictif.

Le lecteur flâneur

Le lecteur flâneur pratique la lecture littéraire sur un mode primesautier. Il ouvre un livre au hasard, y lit une phrase ou un paragraphe entier, tourne encore les pages pour savourer un autre passage. Il s’attache au style et aux images davantage qu’au récit et préfère donc parfois la poésie, l’essai, les carnets. Cette lecture sans ordre, il la pratique au sein d’un livre comme d’un livre à l’autre, porté par le hasard, par la curiosité, par le goût. Il explore l’œuvre d’un auteur préféré ou un plus vaste corpus à travers lesquels il circule librement avec de plus en plus d’aise, de plaisir, de familiarité. Il crée au fil du temps sa bibliothèque personnelle, s’imprègne des œuvres jusqu’à s’approprier leurs idées et leur style. Il peut garder la trace de ses découvertes en tenant un carnet, en répertoriant ses lectures dans une bibliographie; il témoignera de la familiarité qu’il développe avec une œuvre en mémorisant certains passages.

Exemple d’exploitation didactique de cette figure : Parcours en poésie sur le mode de la flânerie

Le lecteur humanisant

Le lecteur humanisant pratique la lecture littéraire sur le mode de la conversation. Il humanise le texte littéraire afin d’aller à sa rencontre et de converser avec lui, comme s’il s’agissait d’une personne respectable. Après l’avoir écouté de manière attentive et soutenue, il lui répond honnêtement, sans vergogne, parfois effrontément. Il lit pour comprendre le texte et le « pays étranger » (Grafton, 1997) qui y est représenté, mais surtout pour se constituer un code moral et cultiver son style littéraire. Sa finalité est donc à la fois herméneutique et éthico-pratique.

Le lecteur hystérique

Le lecteur hystérique pratique la lecture littéraire sur le mode de la subversion. Il pose sur les textes le regard d’un être marginalisé ou aliéné. Sa lecture imaginative, identificatrice (Bal, 1991), parfois féministe, lui permet de révéler des significations des textes jusque-là ignorées, par exemple leur valeur émancipatrice. Il échappe ainsi à la contrainte de l’autorité (Adler et Bollman, 2006). Il s’approprie l’univers des textes, dont il brouille les codes, pour mieux nourrir sa propre vision du monde, ce dont il rend compte dans un journal intime, par exemple.

Le lecteur irrespectueux

Le lecteur irrespectueux (Charles, 1985) pratique la lecture littéraire sur le mode de l’irrévérence. Il fait fi du respect dû à l’auteur et du caractère intouchable du texte littéraire en s’appropriant les idées qu’il y trouve. Il investit les blancs du texte afin de compléter à sa manière l’univers ouvert par l’œuvre, par exemple en reprenant les enquêtes menées par de célèbres détectives (Bayard, 1998 et 2008). Il se sert du texte comme d’un tremplin à la création qui prendra la forme d’essais (Montaigne, 2001 [1595]), de réécritures (Tournier, 1972) ou d’adaptations originales.

Exemples d’exploitation didactique de cette figure : Création littéraire dans les ombres de Soie d’Alessandro Barrico, Création littéraire à partir du roman Dieu et nous seuls pouvons de Michel Folco

Le lecteur voyageur

Figure imaginée par De Certeau (1980), le lecteur voyageur pratique la lecture littéraire sur le mode du « braconnage » : il se construit comme sujet à partir de « trésors » qu’il vole dans les textes littéraires. Il pille des images et des récits pour enrichir son imaginaire, des émotions pour raffiner sa sensibilité, des idées pour éclairer son intelligence, des valeurs pour développer son jugement, des mots pour élargir son vocabulaire (Goulet, 2008). Il rend compte de ses lectures dans des textes qu’il conçoit comme des récits de voyage (Bouvier, 2001 [1963] ; Goulet, 2007).

Exemples d’exploitation didactique de cette figure : Étude de La peau de chagrin de Balzac, Étude des Fleurs du mal de Baudelaire